journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUIN 2017
travail de mémoire
America : Le rêve du Nouveau Monde
par Michel S

Composée d'archives et de reconstitutions, Arte diffuse, dès ce 3 juin à 20h 50, une ambitieuse série documentaire en quatre volets sur l'histoire des immigrations successives vers les États-Unis.
Cette programmation mérite toute notre attention. Primo, parce qu'elle évoque un thème d'une actualité brûlante, celui des migrations humaines, de leurs tragédies et de leurs espoirs. En second lieu, elle nourrit une réflexion, sans cesse renouvelée, sur l'identité nationale. Enfin, elle participe, en l'occurrence, d'une meilleure connaissance de l'histoire des États-Unis, dans son infinie complexité et ses fascinants paradoxes.


L'histoire de la Confédération suscite, en réalité, un intérêt trop lacunaire pour que l'on puisse négliger ces précieuses opportunités. Nous savons pourtant qu'une étude moins circonstancielle, plus régulière et nettement approfondie, nous permettrait de dégager des lignes de force plus contrastées et des observations moins rigides sur la formation étatsunienne.

Une tendance très répandue consiste à expliquer la croissance démographique américaine initiale - ô combien impressionnante ! - par l'immigration. Ce n'est que partiellement vrai. Mais, ce sont les Lettres d'un cultivateur américain, écrites, en 1782, par Jean de Crèvecœur, un pionnier d'origine française, qui auront, pour une part, contribué à asseoir cette assertion. "L'Américain, affirmait-il, c'est un mélange d'Anglais, d'Écossais, d'Irlandais, de Français, de Hollandais, d'Allemands et de Suédois." En réalité, il n'y eut, à ce moment-là, aucune immigration numériquement spectaculaire. L'Amérique n'était pas encore devenue la terre de la Grande Promesse ! Enfin, le fameux melting pot dont semble parler le fermier-écrivain relève du pur fantasme : en 1790, c'est-à-dire quatorze ans après la Proclamation de l'Indépendance, 78 % des colons américains sont originaires des îles Britanniques. La langue unificatrice sera, pour ces raisons, l'anglais. Si les Anglais ne furent pas à l'origine de l'aventure américaine - loin s'en faut et, en tous cas, derrière l'Espagne et le Portugal -, ils finirent par en rêver et, surtout, autrement que leurs confrères européens !

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Ce sont donc, en effet, les Espagnols qui, à Saint Augustine (Floride), fondèrent le premier établissement blanc. Ici, accosta le conquistador Juan Ponce de León, un 27 mars 1513. L'autorité hispanique s'étendit en Floride, au Texas, en Californie et dans une partie importante de l'Ouest américain. De nos jours, ce sillage persiste. Quant aux Français, ils s'installèrent, plus au Nord, au Canada exactement. Samuel de Champlain (1574-1635) y fondera le Québec (juillet 1608). Au siècle suivant, les Français progresseront vers les régions du Mississipi et créeront la colonie de Louisiane, ainsi nommée par l'explorateur Cavelier de La Salle en 1682, lorsqu'il en prit possession au nom du Roi de France, Louis XIV. A contrario, peu iront, de prime abord, s'installer côté Atlantique. C'est là, pourtant, que se formera le noyau politique et culturel de la colonisation anglaise ultérieure. En réalité, Espagnols et Portugais s'intéressaient bien plus aux métaux précieux et aux épices. Du coup, l'Amérique Centrale et celle du Sud constituèrent leurs terres d'élection. La colonisation anglaise, qui débuta, pour sa part, en 1607 avec la fondation de Jamestown, en Virginie, démarra timidement. Elle n'était pas inspirée par les mêmes motifs; y prévalaient, en amont, des différends politico-religieux et l'aspiration à y construire, en des territoires propitiatoires, une existence plus libre.

S'il est nécessaire d'affiner le tableau, il faut surtout en détruire les mythes qu'un Jean de Crèvecœur (alias J. Hector St John), consciemment ou inconsciemment, pourrait faire surgir. André Kaspi, professeur à la Sorbonne et spécialiste de l'histoire états-unienne, note que la traversée de l'Atlantique n'est pas à la portée de toutes les bourses et qu'elle comporte, de surcroît, des risques majeurs. "Cinq à huit semaines de navigation, dans la promiscuité, sur un frêle navire qui fait courir autant de dangers que les maladies épidémiques, une alimentation cruellement insuffisante... bref, la première victoire d'un immigrant, c'est d'arriver en Amérique", souligne-t-il. (in : Les Américains, 1. Naissance et essor des États-Unis, 1607-1945, p. 56, Éditions du Seuil, 1986).


Constatation atténuante néanmoins, car, voilà où le bât blesse plus encore : Que sont devenus, chez le sieur Hector St John, ancien cartographe de l'armée de Montcalm, les peuples autochtones, ceux qu'on appelle toujours indiens, parce que Cristoforo Colombo, le navigateur gênois, crut longtemps rallier quelque rivage d'Asie du Sud ? Où se trouvent les esclaves africains qui, capturés puis entravés, commencent à débarquer sur les ports, destinés à être vendus par lots entiers ? La mythification procède, sous cet angle-là, d'une longue suite d'omissions, d'édulcorations, de mensonges et... de cruautés que l'on dissimule ou minimise officiellement.

Au Nord, les Native americans se distinguaient de ceux du Centre et du Sud : ils n'avaient édifié nulles institutions, nulle hiérarchie sociale et l'on ne pouvait mettre en exergue, chez eux, les splendeurs d'une brillante civilisation d'architectes, de bâtisseurs, d'administrateurs, de scribes, d'agriculteurs, de marchands, d'artisans, de sculpteurs et d'astronomes. À vrai dire, on ne pouvait guère parler de peuple indien : plus justement, les colons européens éprouvèrent d'immenses difficultés à entrer en contact avec ces tribus hétérogènes, aux langues fort différentes et aux pratiques dissemblables. Ensuite, leurs usages et leur mode de vie étaient si rudimentaires que les nouveaux arrivants en furent terrifiés. On se trouvait en présence de deux pôles antagonistes. André Kaspi indique, à juste raison, que ces deux mondes furent néanmoins complémentaires : si les Blancs sont parvenus durablement à s'installer ici, ils le doivent sûrement aux peuples indiens. L'héroïne Pocahontas que l'on connaît universellement, grâce à Walt Disney, n'est pas qu'une légende. Comme les Powhatans, d'autres tribus ont réellement aidé et secouru les colonisateurs. Un constat s'impose tout de même : "En un mot, les Indiens de la côte Est ont à peine dépassé le stade du néolithique. Entre eux et les colons qui arrivent d'Europe, ce ne sont pas seulement les différences culturelles qu'il convient de relever, mais il faut parler d'un gouffre", écrit A. Kaspi. (in : op. cité). Du reste, les Anglais n'auront jamais aucune reconnaissance envers ceux-ci et n'hésiteront pas à les refouler dès lors qu'ils auront à cœur d'accaparer de nouvelles terres exploitables. Plus tard, sous l'effet de politiques plus concertées, en lien avec la découverte de l'or en Californie (1848), les tribus indiennes seront plus systématiquement l'objet de spoliations qui conduiront à la création de "réserves" (Indian Appropriation Acts de 1851). En outre, la poussée d'émigration blanche vers l'Ouest (Ruée vers l'or) détruira, de manière irréversible, les fondements de l'économie de chasse traditionnelle sur laquelle s'appuyaient les populations indiennes. Ainsi, le bison est menacé d'extinction, à la suite de massacres à très grande échelle qui procèdent autant d'impératifs économiques que d'une stratégie destinée à accabler les tribus autochtones. On s'interroge, aujourd'hui encore, sur les raisons du déclin inexorable des sociétés indiennes - faut-il parler d'un génocide ? - qui, confrontées à l'irruption de la civilisation occidentale, ont été décimées non seulement à cause des guerres livrées contre la dépossession des terres, mais aussi par les épidémies et l'alcoolisme, calamités transmises, elles aussi, par le colonisateur. En tout état de cause, les Native Americans ne résistèrent pas non plus aux travaux des champs : on peut, dès lors, aisément comprendre l'importation croissante d'une main-d'œuvre africaine, maintenue dans des conditions de servitude humiliante.


"L'homme est un animal migrateur", résume Drew Keeling, un des historiens interrogés au cours de cette fresque documentaire. Et, cette règle s'appliquait aussi aux Native Americans. Ils seraient originaires d'Asie et auraient franchi le détroit de Béring, à partir de 50 000 av. J.-C. et jusqu'au XIe millénaire, profitant d'un réchauffement climatique. L'ethnologie archéologique nous a permis d'en établir des preuves remarquables. Peut-être furent-ils les premiers à s'établir sur ces territoires ? Et, c'est pourquoi il est impossible de les considérer en tant qu'immigrants. Les spécialistes ont divisé ceux-ci en trois catégories : les immigrants volontaires, ceux qui y ont été poussés de gré ou de force et ceux qui y ont été contraints.

On a parfois simplifié : d'un côté, ceux qui ont choisi - les colons européens -, et de l'autre, ceux qui furent asservis - les esclaves africains. En vérité, une autre catégorie a longtemps été méconnue : celle des indentured servants qui venaient d'Angleterre. Ces hommes - car, ils furent pour la plupart des mâles -, de condition modeste, se trouvaient en situation précaire. Ils ne disposaient que de leur force de travail. Leur transport fut l'objet de négociations commerciales et ils devinrent naturellement une précieuse main-d'œuvre dans les colonies. Ainsi, tous les Européens ne furent pas forcément colons. Le cinéma - le western surtout - s'en fit pourtant le reflet implicite : des cinéastes comme Allan Dwan, Anthony Mann, Jacques Tourneur, King Vidor ou Raoul Walsh, pour ne citer qu'eux, mirent l'accent sur la description de protagonistes instables, ne se sentant bien nulle part et ne possédant nulle religion ou nulle morale que celle du struggle for life. Bien sûr, au fur et à mesure, de l'évolution de la société américaine, ces protagonistes disparaîtront, soit qu'ils aient réussi à s'intégrer - c'est le cours des choses - ou soient qu'ils aient été impitoyablement éliminés. Les réfractaires existent - voir le film Lonely Are the Brave (1962, D. Miller) avec Kirk Douglas - mais leur combat sera vain et désespéré. Que peuvent-ils, eux et leurs semblables, contre les lois du développement capitaliste ? Autre réflexion : Quand, dans le cadre étatsunien, l'immigration apparaîtra comme un problème politique ?


L'histoire de l'immigration a été traditionnellement partagée en cinq périodes, chacune d'entre elles étant associée à des vagues distinctes d'immigrants. Elles furent, pour l'essentiel, dictées par les mutations économiques et technologiques de la société américaine. Il faut cependant remarquer, qu'à la fin du XIXe siècle, la demande en travailleurs immigrés s'accroît de façon considérable. La colonisation du centre des États-Unis, l'expansion du port de New York et le développement de l'industrie expliquent le phénomène, tandis que la poussée démographique effectue paradoxalement des bonds significatifs. A contrario, en d'autres continents, persistent des foyers de misère et de tensions nationales et inter-ethniques. L'apport de l'immigration prend, dans ce contexte, une dimension exceptionnelle. Si celle-ci demeure encore européenne, sa répartition nationale est nettement modifiée : Polonais, Russes, Italiens et originaires du bassin Méditerranéen constituent 75 % de la nouvelle immigration - environ 13 millions - qui, de 1900 à 1914, débarque sur le Nouveau Monde. Les Juifs n'apparaissent pas dans ces statistiques nationales, mais, comme plus tard, au moment de l'avènement du fascisme, ils y sont très présents, en tant que victimes de persécutions et d'interdits en Europe centrale et orientale. Ici, ces communautés ne sont pas unanimement acceptées : le Know Nothing, mouvement politique nativiste, constitué initialement contre l'immigration irlandaise de 1840, s'active à nouveau. Cette hostilité devient particulièrement forte à l'endroit des Japonais, contraignant les gouvernements des pays respectifs à signer des gentlemen's agreements fixant des quotas. "Bon nombre d'Américains de vieille souche se demandent, malgré tout, si ces nouveaux venus, qui ne sont pas protestants, qui ne parlent pas l'anglais et ne comprennent rien aux institutions américaines, qui se considèrent comme des Américains à trait d'union ne nuisent pas à l'esprit national et ne contribuent pas à dénaturer la culture américaine", écrit A. Kaspi. (in : op. cité).

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Encore une fois, cinéma et littérature ne resteront pas indifférents à ces réalités-là : dans le contexte et hors contexte, parfois même en tant qu'élément autobiographique. Car, c'est aussi la communauté d'origine étrangère qui reprend, à son compte, le discours d'une Amérique, foyer d'accueil et terre de liberté pour ceux qui, souffrant partout ailleurs en ce monde, cherchent une terre promise. Chaplin, dès 1917, et, avec un réalisme et une férocité insoupçonnés, réalise The Immigrant. James Gray (Greyzerstein), un siècle plus tard ou presque, saura s'en souvenir pour raconter un récit fabuleusement poétique et constitué du souvenir des siens, dans un film au titre éponyme. Alors qu'en 1964, Elia Kazan (Kazantzoglou) conjuguait roman et cinéma pour rappeler qu'il fut Grec de sang et Turc de naissance et que son oncle se posait lui aussi la question What Else in America ? Le Suédois Bo Widerberg transportait, de son côté, sa caméra aux U.S.A. afin d'y rendre hommage aux migrants devenus ouvriers et, en particulier, à son compatriote Joseph Hillström (Joe Hill), chanteur engagé et syndicaliste de l'IWW, exécuté pour un meurtre qu'il n'avait sûrement pas commis. Ce ne sont qu'exemples non exhaustifs : d'une manière ou d'une autre, les cinéastes américains - de par leur origine même - n'ont pas cessé d'évoquer leurs racines : parmi tant d'autres, John Ford, l'Irlandais, ou Martin Scorsese, l'Italien de Sicile.


À l'orée du XXe siècle, la nation américaine prendra donc l'aspect plus affirmé d'un ensemble ethniquement et culturellement bigarré. A-t-elle, pour autant, perdu son caractère intrinsèque ? On aurait même l'impression qu'en prenant des couleurs, la Confédération n'a fait que renforcer sa puissance d'attraction. On ne peut verser, pour autant, dans le lyrisme amblyope. Des périls sérieux menacent aujourd'hui l'équilibre de notre planète. Comment les Américains pourraient-ils l'oublier ? Afin que le Nouveau Monde ne soit pas, à terme, un souvenir... 

S.M.

* America America (1964, Elia Kazan)
** The Immigrant (1917, Ch. Chaplin)
*** Joe Hill (1971, B. Widerberg)


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