journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUIN 2017
polyculture
Formation du Regard ce week-end à l'Institut Lumière (10 et 11 juin)
par Michel S

Comme chaque année, l'Institut Lumière (Lyon) organise un week-end Formation du Regard destiné, avant tout, aux lycéens. Les films seront suivis d'une présentation puis d'un débat avec le public. Conforme à son ambition pédagogique - celle d'initier un public à l'analyse d'une œuvre -, le programme est forcément éclectique. Cinéma(s) d'hier et d'aujourd'hui ou cinéma(s) du réel et cinéma(s) de l'imaginaire s'y côtoient sans a priori, offrant l'image d'un art en évolution continue et complexe.

Les films :

Samedi 10 juin
13 h 30 : Fatima de Philippe Faucon


Une femme de ménage marocaine, séparée et illettrée, se dépense sans compter pour assurer un avenir respectable à ses deux filles nées en France.

Réalisateur discret mais opiniâtre - environ quinze films depuis 1990 -, Philippe Faucon (cf. article rétro) est aussi un auteur courageux, abordant les sujets sociologiques les plus sensibles - séropositivité, homosexualité, marginalisation des couches populaires - avec pudeur et authenticité, fuyant l'esbroufe et le sensationnel. Dans le même temps, c'est, de par son histoire personnelle - il est né à Oujda (Maroc), en 1958 -, un homme des deux rives, abordant avec franchise les problèmes du racisme et de l'intégration (Samia, 2001 ; Dans la vie, 2008 ; La Désintégration, 2011) voire ceux liés au drame algéro-français (La Trahison, 2005). Fatima ne peut donc être séparé des films cités précédemment. Film bilingue, tourné à Marseille et à Lyon, il s'inspire des récits autobiographiques de Fatima Elayoubi, Prière à la lune et Enfin, je peux marcher seule. "Tous les personnages de mes films récents sont des personnages que j'ai autour de moi. Y compris les jeunes qui peuvent avoir été tentés par le basculement djihadiste (comme dans La Désintégration). Y compris la jeune femme qui a une mère femme de ménage qui la soutient dans ses études de médecine (Fatima)", explique Philippe Faucon.

France, 2015 - 79 minutes - Scénario : Ph. Faucon, Aziza Boudjellal, Y. Nini-Faucon - Int. Soria Zeroual, Zita Hanrot, Kenza Noah Aïche. Prix Louis-Delluc 2015.




16 h : The Innocents/Les Innocents de Jack Clayton

Miss Giddens est engagée comme gouvernante auprès de deux enfants, Flora et Miles, qui vivent dans un manoir sous la protection de leur nourrice, la vieille Mrs. Grose. Peu à peu, Miss Giddens croit percevoir des phénomènes étranges : les enfants semblent habités par l'esprit de leur ancienne institutrice, Miss Jessel et de son amant, l'intendant Quint. Les fantômes de ces derniers ne tardent pas à lui apparaître...

Adapter le roman de Henry James, The Turn of the Screw, écrit à la fin du XIXe siècle, est une entreprise périlleuse dans la mesure où les faits qui y sont relatés risquent d'être le fruit de l'imagination de Miss Giddens, incarnée ici par une Deborah Kerr à son sommet. Outre l'interprétation, il faut féliciter le réalisateur qui, avec l'aide précieuse de Truman Capote, a su affronter les problèmes inhérents à la reconstitution visuelle d'états psychiques conçus dans le cadre de la littérature. Or, deux ans auparavant, dans un contexte plutôt sociologique, Jack Clayton (1921-1995), un cinéaste britannique qu'il ne faut pas mésestimer, donnait déjà avec Room at the Top/Les Chemins de la haute ville (1959), un bel aperçu de son talent : dans une des séquences finales, Joe Lampton (Laurence Harvey), victime d'un tabassage collectif, rampait au sol. Là, à moitié inconscient, le visage tuméfié et l'esprit assailli par le remords, il revivait dans son imaginaire, et, par le biais de l'automobile-miniature d'un garçon, l'accident mortel d'Alice (Simone Signoret), sa malheureuse amante. The Innocents va, dans ce sens, beaucoup plus loin : il crée ici un univers troublant et ambigu, où la conception du son, de l'image - la photographie en noir et blanc de Freddie Francis -, la musique - Georges Auric - et le montage - magistral ! - participent à l'élaboration d'un chef-d'œuvre du cinéma fantastique. Dans son ouvrage, Hollywood. La Cité des femmes (Éd. Institut-Lumière/Actes Sud), Antoine Sire, soulignant la valeur de la prestation de l'actrice principale (D. Kerr), rappelle : "La scène où elle se retrouve face à un fantôme, tandis qu'elle joue à cache-cache avec des enfants dont elle a la garde, est un monument d'épouvante psychologique." Jack Clayton tentera, plus tard, de renouer avec l'atmosphère de ce film - Our Mother's House, 1967 ; Something Wicked This Way Comes/La Foire des ténèbres, 1983 (d'après Ray Bradbury) -, ou avec certains caractères comportementaux - The Lonely Passion of Judith Hearne, 1987 (inspiré de Brian Moore) - sans atteindre cependant une totale réussite.

Grande-Bretagne, 1961 - 100 minutes - Scénario : W. Archibald, T. Capote et J. Mortimer d'après le roman de H. James - Int. Deborah Kerr, Michael Redgrave, Peter Wyngarde, Meg Jenkins, Pamela Franklin.



18 h 30 : Taxi Téhéran de Jafar Panahi

Dans un taxi collectif sillonnant la capitale iranienne, un homme assis repère une caméra accrochée au véhicule. Il entame alors un laïus... à propos de deux voleurs. Son discours déclenche un débat contradictoire avec la passagère des sièges arrière, une institutrice. Plus tard, un nouveau client reconnaît le conducteur : le réalisateur lui-même, Jafar Panahi...

Le réalisateur iranien est, depuis la disparition de son confrère Abbas Kiarostami, le plus célèbre d'entre eux. Mais, à l'inverse de son défunt collègue, Jafar brave les prohibitions et la censure - il fut condamné à six ans de prison (non effectués) et vingt ans d'interdiction de filmer -, et s'ancre au pays avec l'intention de continuer à travailler malgré l'adversité. Il tourne ainsi trois films clandestinement - Ceci n'est pas un film (2011), Closed Curtain (2013) et Taxi Téhéran. Cette réalisation incroyable recevra l'Ours d'or au Festival de Berlin. Contournant la proscription, le cinéaste devient chauffeur de taxi et montre que le cinéma peut encore (re)commencer, là où le cinéma est officiellement interrompu. On peut même filmer Téhéran dans une voiture... car, Téhéran ce sont aussi, et surtout, les citoyens iraniens ! Un docufiction, en forme de road movie, reflétant les paradoxes d'une société moins univoque qu'on pourrait le croire. C'est, de fait, une réflexion impertinente sur les pouvoirs du cinéma et sa capacité à retourner l'interdit à son profit. Taxi Téhéran ce sont, en conséquence, des "discussions (qui) s'engagent, des critiques (qui) affleurent, des frontières (qui) s'estompent, (c'est) la révolution des idées et des mentalités (qui) se met en marche. Imagine-t-on le Pouvoir (iranien) supporter un tel défi ?" (Y. Lemarié in : Positif, n°650, avril 2015).

Iran, 2015 - 82 minutes - Ours d'Or Festival Berlin 2015.




21 h 45 : Jaws/Les Dents de la mer de Steven Spielberg

Sur la plage d'Amity, le corps déchiqueté d'une jeune nageuse est découvert. L'inspecteur de police y flaire la présence d'un requin égaré... Il préconise donc la fermeture de la plage. Pourtant, le maire, plus préoccupé du développement du tourisme, s'y oppose : les victimes ne vont pas tarder à s'accumuler...

Deuxième film de Steven Spielberg - alors wonder boy du cinéma hollywoodien -, Jaws (littéralement, mâchoires) est l'adaptation d'un roman à succès dû à Peter Benchley. Au cinéma, le résultat fut exceptionnel et foudroyant, rachetant, par là, les difficultés de tournage. Le film obtint, sur le coup, la plus grosse affluence publique de tous les temps. On a pu, ensuite, le considérer comme le premier blockbuster de l'histoire du cinéma américain. Un grand nombre d'élements ayant inspiré l'œuvre de Benchley proviennent de faits survenus dans le New Jersey en 1916. Plus encore que dans le roman, Spielberg a orienté le récit dans le sens du thriller fantastique. On rappellera, au passage, qu'il fut le réalisateur de Duel (1971), un film génétiquement conçu pour la télévision et qui relate l'hallucinant cauchemar d'une course-poursuite entre un conducteur d'un camion-citerne et celui d'une voiture de tourisme. S'agissant de Jaws, on note que chez Benchley, subsistent, de manière caractéristique, un goût pour la description des états d'âme et des pensées des personnages, une pointe d'humour ou un intérêt pour les lieux visités, tandis que ces attributs disparaissent ostensiblement du film de Spielberg. Les Dents de la mer ne sont que menace diffuse, sentiment d'angoisse terrifiée et lorsque la catastrophe survient, elle est, à coup sûr, imprévisible. Afin qu'elle puisse être significative, les techniciens y ont mis les moyens : il fallait la rendre la plus réaliste possible. Ici, l'art de la suggestion existe, mais celle-ci ne peut rester à un tel stade : l'objectif est de provoquer chez le spectateur la même frayeur panique que chez les protagonistes évoluant à l'écran ! Comme si le danger se trouvait aussi dans la salle... De ce point de vue, ce ne sont pas tant les personnages - pas même le fameux requin considéré -, ni la sociologie, ni même l'environnement qui intéressent prioritairement le cinéaste, que le sentiment créé et non circonscrit de panique psychologique. On retrouve ici un thème cher au cinéma américain, mais exploité à une échelle spectaculaire totalement inédite pour l'époque. Voilà pourquoi le film captiva aussi : on y percevait, en creux, une dimension métaphysique qu'il fallait mettre en relation avec des oppressions toutes contemporaines. La question, soumise à l'attention des cinéphiles avertis, se tient là : selon quelle procédure et quels effets, un tel résultat a-t-il pu, en définitive, assurer l'universel plébiscite des Dents de la mer ?

États-Unis, 1975 - 124 minutes - Scénario : P. Benchley, Carl Gottlieb - Mus. John Williams - Int. R. Scheider, R. Shaw, R. Dreyfuss.




Dimanche 11 juin
14 h : Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières


Milieu du XVIe siècle. Un marchand de chevaux, Michael Kohlhaas, homme pieux et honorable, est soumis à l'arbitraire d'un baron. Il exige que ses droits soient respectés et livre, dès lors, un combat sans merci.


Michael Kohlhaas est un court récit du poète et dramaturge allemand Heinrich von Kleist (1777-1811) auquel théâtre et cinéma rendent, de façon croissante, un juste hommage. On retrouve chez celui-ci une thématique récurrente. L'auteur du Prince de Hombourg, qui fut officier militaire, n'écrivait-il pas ceci : "Parce que j'ai souvent été obligé de punir, quand j'aurais volontiers pardonné, ou j'ai pardonné quand j'aurais dû punir ; dans les deux cas, je me suis senti coupable" ? Kleist éclairait, par là-même, sur l'injustice d'un monde et d'une époque. Il souffrait, en outre, des codes d'honneur et d'engagement en vigueur dans une Allemagne extrêmement conservatrice. La solidarité de classe était une notion qui n'admettait aucune entorse. S'agissant de Michael Kohlhaas, l'œuvre littéraire s'inspire d'un fait authentique : le combat tragique du marchand de chevaux, Hans Kohlhase, exécuté en 1540 par l'Électeur de Saxe. D'une écriture sobre et d'un style rigoureux, le roman de Kleist exprime, dans une souveraine logique, la contradiction d'un protagoniste, autant aveuglé par son entêtement que par une perception obtuse des rapports sociaux. "L'ambivalence bien/mal est parfois interne au héros ; parce qu'il a le sens de la justice, Michael Kohlhaas, spolié par les puissants, en vient à commettre des actes criminels", note Hela Johannsen (in : Dictionnaire des auteurs européens, Hachette, 1995). Arnaud des Pallières, réalisateur d'un des films les plus hardis sur l'Occupation et la déportation des Juifs de France, Drancy Avenir (1997), a parfaitement saisi qu'il ne pouvait se rapprocher de Kleist qu'en se démarquant notablement de son centre géographique et de sa spécificité littéraire. Il situe son histoire au Sud plutôt qu'au Nord - les Cévennes dans le Massif Central français - et privilégie le paysage, le climat et la majestueuse beauté altière du personnage, superbement rendu par Mads Mikkelsen. De fait, les choix du réalisateur n'ont rien d'arbitraire : Les montagnes précitées n'ont-elles pas été le théâtre de sanglantes luttes protestantes menées par les célèbres Camisards du début du XVIIIe siècle ? Les régions cévenoles ne sont-elles pas territoires enclavés dans lesquelles guerroyent en vain les détachements rebelles de Michael Kohlhaas ? Prisonnier des frontières que l'Histoire lui lègue, le commerçant-chevalier ne voit guère plus loin que son propre horizon, viscéralement attaché à son "bon droit" ("Fiat justitia, et pereat mundus"/"Que la justice s'accomplisse, le monde dût-il s'effondrer"). Dans son étroitesse d'esprit, il est donc aussi arbitraire et violent que l'arrogant hobereau qu'il fustige. Michael Kohlhaas, selon Arnaud de Pallières, est, avant tout, "une œuvre philosophique et politique d'une beauté magistrale." ( in : L'Annuel du cinéma, 2014). Le cinéaste ne veut surtout pas dissimuler l'ambiguïté de son héros : "dans un film où la représentation du monde humain passe avant tout par cette multitude de visages tournés vers celui du marchand, rien ne vient établir avec certitude que ce qu'exprime en dernier lieu le visage de Kohlhaas excède en quelque façon la dimension individuelle de son aventure", fait remarquer Florence Maillard. (in : Cahiers du cinéma, juillet 2013).

France, Allemagne, 2013 - 122 minutes - Scénario : Christelle Berthevas et A. de Pallières, d'après H. von Kleist - Ph. Jeanne Lapoirie - Int. Mads Mikkelsen, David Bennent, Paul Bartel, Bruno Ganz, Mélusine Mayance.




17 h : Les Combattants de Thomas Cailley


Arnaud vient de perdre son père. Il s'apprête à passer l'été dans la menuiserie familiale. Un jour, ses amis l'inscrivent à un concours de lutte organisé par un recuteur militaire. Il y affronte une belle jeune femme, Madeleine. Il la revoit bientôt chez un particulier alors qu'il installe une pergola. Madeleine est en effet la fille de ce client. Leurs relations sont d'emblée difficiles... La jeune femme croit à une fin du monde très prochaine et s'inscrit d'ailleurs à un stage de survie proposé par l'Armée...

Natif de Clermont-Ferrand, Thomas Cailley, 37 ans, a créé la sensation avec ce premier long métrage présenté, lors de la Quinzaine des réalisateurs, au Festival de Cannes 2014. Il s'agit là d'une comédie qui, sans crier gare, et, sur le ton de la légèreté, aborde des thèmes existentiels majeurs. Arnaud et Madeleine sont des jeunes de notre temps : une époque où les repères sont bouleversés et dans laquelle donner un sens à sa vie n'est pas chose aisée. Extérieurement, tout semble opposer Arnaud et Madeleine. Pourtant, dans le cadre d'un pari - lutter pour la survie -, les deux protagonistes effectuent un apprentissage essentiel. Le concours proposé par l'Armée est vécu comme un parcours initiatique - qui est aussi parcours du combattant, comme le titre l'indique - grâce auquel ils découvrent l'amour, la nature, l'environnement et le goût du bonheur. Les Combattants apparaît donc, suivant l'expression de Cailley lui-même, comme un film organique où même ce que l'on pense connaître nous est encore inconnu. "J'ai grandi en Aquitaine, dit le cinéaste, ce sont des paysages dans lesquels j'ai toujours vu un puits de fiction", ajoute-t-il. Tout scénario jaillit d'une histoire réelle : "celle d'un trentenaire qui cherche un sens à sa vie en s'imposant 30 000 kilomètres à vélo et celle d'un garçon de 17 ans avec des objectifs et des problèmes concrets." (in : Entretien avec Th. Cailley, Positif, n° 643). Encore faut-il, ensuite, repérer les protagonistes, les lieux et la forme appropriés que le film prendra. Les Combattants surprend agréablement : nous sommes bien dans une aventure, mais elle n'a rien d'irréel. Elle est même enchanteresse puisqu'elle nous ouvre les portes d'un monde possible, y compris dans un univers où l'utopie et l'imagination se sont tragiquement envolées.

France, 2014 - 98 minutes - Scénario : T. Cailley, Claude Le Pape - Int. Adèle Haenel, Kévin Azaïs, Brigitte Roüan.




(Dossier préparé par SPORTISSE Michel).


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