journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
NOVEMBRE 2017
polyculture
4e Festival du Cinéma italien 2017 Ciné Caluire
par Michel S

S'agirait-il d'une tradition pérenne ? Nous le souhaiterions expressément : Le Ciné Caluire organise, en effet, son quatrième rendez-vous annuel autour du cinéma italien.

L'ouverture, ce 15 novembre, nous offrira la découverte en avant-première de Se Dio vuole (Tout mais pas ça !) de Edoardo Maria Falcone, comédie humoristique qui a obtenu le prix David Di Donatello 2015 comme première œuvre d'un jeune réalisateur. Le film a reçu, en outre, un bel accueil dans la péninsule. En tous les cas, il reflète, à sa façon, l'évolution (ou l'involution ?) des esprits dans un pays traversé par des paradoxes conséquents. Edoardo Maria Falcone adopte un ton assez désinvolte et, à vrai dire, nullement féroce pour chapitrer allégrement la médiocrité morale de la moyenne bourgeoisie italienne. Les titres, italien comme français, sont suggestifs : le père (Marco Giallini), cardio-chirurgien de son métier, n'a pas assuré des études de médecine à son fils Andrea (Enrico Oetiker) pour qu'il soit consacré prêtre ! "Tout mais pas ça !", ordonne-t-il. Il aurait même préféré, après tout (il l'en suspectait fortement), qu'il soit simplement homosexuel. En sachant que l'un n'empêche pas l'autre : L'Église romaine, si rigide officiellement, ouvre et ferme les yeux quand cela l'arrange ! N'entrons pas dans les détails... et concluons, à notre tour, qu'Andrea fera comme il le ressent et surtout Se Dio vuole (Si Dieu le veut) ! (séance à 20 h 30).


La comédie a toujours constitué l'un des points forts du cinéma transalpin. Après guerre, le ton dominant fut néanmoins au tragique. Les deux volets des Pain, amour... (1953-54), dus à Luigi Comencini, reflètent, par conséquent, de nouvelles tendances. Le public veut, consciemment ou inconsciemment, tourner la page des malheurs récents. L'espérance en un monde moins dur et plus confortable habite chaque Italien, de quelque condition sociale qu'il puisse être. On veut donc sourire face aux difficultés du temps présent... et dans l'attente de jours meilleurs. Historiquement, les Pain, amour... effectuent la transition entre le néo-réalisme et la comédie italienne. Certains ont même parlé, à ce propos, de néo-réalisme rose. Comencini choisissait surtout de bâtir ses films suivant l'esprit commedia dell'arte. À cette fin, son diptyque se composait d'adroites saynètes subtilement liées entre elles, préfigurant, par là, la réapparition du film à sketches, formule typiquement locale, à l'orée des années 60. Le Festival propose Pain, amour et fantaisie (1953), le 21/11 à 20 h 30. Dans celui-ci, on appréciera le talent de Vittorio De Sica, dont c'était le grand retour comme acteur, et le(s) charme(s) toujours naturel(s) de Gina Lollobrigida. On retrouve le réalisateur du Voleur de bicyclette dans un des joyaux de la comédie italienne, La Chance d'être femme/La fortuna di essere donna (1956), dû à l'immense artisan des années difficiles, Alessandro Blasetti. Cinéaste à qui l'on doit aussi l'éclosion d'un duo légendaire, Sophia Loren et Marcello Mastroianni, inauguré avec Dommage que tu sois une canaille (1954). Bien sûr, Blasetti qui était Romain n'était nullement étranger à la mentalité des trois comédiens, mais il possédait aussi son métier sur le bout des doigts : La Chance d'être femme, projeté vendredi 17/11 à 14 h 30 et 20 h 30, mérite le détour, ne serait-ce que pour l'étroite connivence régionale des trois acteurs précités. Rappelons, en effet, ces propos de Sophia Loren : "L'étincelle jaillit immédiatement entre nous. Avec De Sica, nous étions tous trois originaires de la région de Naples et unis par cette complicité très spéciale et caractéristique des Napolitains. Nous partagions un même sens de l'humour, un même rythme, une philosophie de la vie et un cynisme naturel toujours présents à l'arrière-plan de notre jeu et de nos répliques."*



Dino Risi (1916-2008) demeure cependant une des figures déterminantes de la comédie à l'italienne : il est donc normal que l'on puisse se réjouir de la programmation, en versions restaurées, de sa célèbre trilogie, débutée dès 1956 avec Pauvres mais beaux et achevée avec Pauvres millionnaires (1959). C'est un fait désormais incontestable : les trois réalisations ont modifié nettement le paysage cinématographique national. Comme l'écrit Mathias Sabourdin, "œuvre programmatique, son succès phénoménal (ndlr : ces trois réalisations, à petit budget, rapporteront globalement plus de 2 milliards de lires), correspond à l'enregistrement historique par le cinéma d'une transformation en profondeur de la société italienne."** De son côté, le réalisateur l'explique de cette manière : "Pauvres mais beaux, c'était un peu le néo-réalisme adapté aux exigences de la nouvelle société; le bien-être (benessere) commençait à se faire sentir en Italie. [...] Dans son petit domaine, il représentait ce passage d'un mode de vie à un autre. [...] Dans mon film, c'était pathétique, ces jeunes gens (ragazzi) qui essayent de vivre dans une société à laquelle ils n'étaient pas encore adaptés."*** Cette trilogie permettait également le déploiement de nouveaux talents littéraires - les scénaristes Pasquale Festa-Campanile et Massimo Franciosa - et de jeunes interprètes - Renato Salvatori, en particulier. Pauvres mais beaux (v 17/11 à 18 h), Belles mais pauvres (s 18/11 à 18 h) et Pauvres millionnaires (l 20/11 à 14 h 30).


Ce sont de tels triomphes commerciaux qui ont habilité les projets les plus ambitieux de la Titanus, société du producteur Goffredo Lombardo. Parmi ceux-ci, l'ineffable Fille à la valise ( La ragazza con la valigia, 1961) de Valerio Zurlini qui, en l'espace de quatre ans, nous a donné le meilleur de lui-même. Les héros de ce film sont, eux aussi, des jeunes gens. Mais, le regard du cinéaste est autrement troublant, plutôt inquiet, dirions-nous, voire désespéré. Comme dans son film précédent - Estate violenta (1959) -, Zurlini défriche des souvenirs personnels. De fait, le récit se déroule encore à Riccione (la perla verde), station balnéaire située non loin de Rimini, au bord de l'Adriatique. Aida (Claudia Cardinale), fille-mère et chanteuse dans un cabaret, est une personnalité singulière, proche de l'Adriana Astarelli (Stefania Sandrelli) du Io la conoscevo bene (1965) de Pietrangeli. Cette fille au caractère très indépendant a néanmoins les yeux dans les nuages, ceux que le "miracle économique" fait miroiter. Lorenzo Fainardi (Jacques Perrin), au tempérament fort dissemblable, est, quant à lui, un adolescent de famille bourgeoise. Il lui vient donc en aide et en tombe aussitôt amoureux. Ce microcosme de tendresse et d'effusion passionnée est dirigé d'une main sûre par Zurlini qui parvient, grâce à des séquences immatérielles, privilégiant l'expression des visages et des corps, à créer une tension dramatique et une émotion d'une pureté absolue. En revanche, "le déchirement final, avec le garçon qui se fait rosser par une espèce de play-boy au son d'une chanson en vogue à l'époque, Tintarella di luna, met l'accent sur le pessimisme profond du cinéaste, son amertume mêlée de dérision", rappelle Jean-A. Gili.**** - La ragazza con la valigia (m 21/11, 14 h 30).


De jeunesse et d'amour, il en est aussi question dans I fidanzati (1963) - Les Fiancés - du réalisateur lombard Ermanno Olmi (L'Arbre aux sabots), également produit par la Titanus. Cette réalisation ne saurait vieillir parce qu'elle enseigne combien l'individualisme et les routines quotidiennes peuvent aussi contaminer la vie d'un couple - a fortiori lorsque, dans certains cas, celui-ci n'est pas encore consommé dans les liens du mariage. Qu'exprime réellement la mutation consentie de l'ouvrier milanais Giovanni (Carlo Cabrini) ? Aspiration à un meilleur salaire ? Rêve de promotion ? Ou, inconsciemment, besoin de faire le point sur sa relation avec Liliana (Anna Canzi), sa fiancée ? Transplanté en Sicile, le jeune travailleur affronte d'autres coutumes et des mentalités différentes : sa solitude, loin de s'apaiser, se creuse. Pourtant, Liliana renoue le fil de la communication et les choses s'améliorent petit à petit. "L'éloignement physique rapproche : Liliana et Giovanni, en redonnant tout son sens à l'échange, apprennent à s'aimer pour de bon", écrivions nous. "Leur premier entretien téléphonique sera surtout la mise en commun de deux silences beaucoup plus éloquents que des mots d'amour", notait, pour sa part, Freddy Buache.***** I fidanzati est une œuvre dépouillée et secrète, à l'image d'un réalisateur sobre et pudique. (s 18/11, 20 h 30).


L'antique Trinakria, ainsi la nommait le vieil Homère, et ses complexes héréditaires sont au cœur du Bel Antonio, célèbre roman du Sicilien Vitaliano Brancati (1907-1954), et qu'adapte à l'écran Mauro Bolognini. Le festival nous offre ce splendide classique en noir et blanc, dans une version restaurée. Il s'agit, sans aucun doute, du premier chef-d'œuvre du cinéaste toscan. Le film qui, en tous les cas, dévoile son génie spécifique. Pasolini qui avait beaucoup marqué ses premières réalisations - de Marisa la civetta (1957) à La giornata balorda (1960), en passant par La notte brava/Les Garçons (1959) -, est encore présent au scénario. Il n'empêche : l'inspiration littéraire et la nature du sujet vont libérer les potentialités de Mauro et l'auteur des Ragazzi di vita sera le premier à s'en féliciter. Pier Paolo empruntera, dès lors, sa propre route au cinéma : l'année suivante, Accatone signera ses débuts comme réalisateur. Pour l'heure, Il bell'Antonio situe son récit à Catane - où Brancati s'installe, dès l'âge de 12 ans - et il y est question de supercherie, celle que la jacasserie masculine cultive au sujet des femmes. La comédie érotique du gallismo (de gallo : coq, traduire : donjuanisme), typique de l'esprit latin, s'achève ici en drame de l'ataraxie. Antonio Magnano (Marcello Mastroianni) revient a casa sua, avec la réputation de "matamore génital" (D. Fernandez), et, afin de s'assagir définitivement, il épouse, comme convenu, la femme ad hoc, la belle Barbara Puglisi (Claudia Cardinale). En réalité, l'uomo si encensé n'est qu'un impuissant sexuel. Comment ne pas diagnostiquer, à travers le cas individuel, le syndrome d'une insularité accablée d'infirmités historiques ? À l'intérieur de cette géographie recluse, tout changement nécessaire ne serait admis qu'à la seule condition que tout reste foncièrement identique, comme le déclare, en substance, le prince de Salina dans Il gattopardo de Lampedusa/Visconti. Ici, l'immobilisme, donc l'impuissance, tyrannise le peuple depuis des siècles. "En Sicile, peu importe que l'on que l'on agisse bien ou mal : le seul péché que nous ne pardonnions pas, c'est tout simplement l'action", affirme encore le prince. Enfin, comment oublier aussi les complexes particuliers de Brancati qui, en 1924 - il adhère alors au Parti national fasciste de Mussolini -, confie ceci : "Je regardais avec une admiration béate, comme les statues de Phidias, ceux de ma génération qui étaient les plus robustes et les plus stupides, et j'aurais donné deux tiers de mon cerveau contre un biceps bien prononcé" ?****** Mauro Bolognini, mettant la satire entre parenthèses, s'attache, au contraire et, à travers le masque douloureux d'Antonio/Marcello Mastroianni - idéal dans le rôle inattendu de faux latin lover -, à resserrer l'histoire autour du prisme de l'individu blessé dans son intimité profonde. Pasolini admirait-là une épopée psychologique et louait le réalisateur pour l'appropriation remarquable de son scénario. (d 19/11, 14 h 30).


Seconde adaptation littéraire programmée : Cristo si è fermato a Eboli/Le Christ s'est arrêté à Eboli (1979), d'après Carlo Levi (1902-1975). Le film homologue un tournant spirituel dans l'opus âprement engagé de Francesco Rosi. Né à Naples, Rosi s'est toujours intéressé au Mezzogiorno et particulièrement à la Sicile. On se souviendra de la prière du prêtre, dans Salvatore Giuliano (1961) : "Sicile, réveille-toi. Ce sommeil honteux n'a que trop duré." Que pourrait-on dire alors de cette Basilicate, si pauvre et si désolée, que découvre, en 1935, Carlo Levi, juif et antifasciste, mis en résidence surveillée (confinato) par la dictature ? C'est pourtant, en ces contrées maudites, que Levi - tel un Soljenitsyne italien - stimule, comme jamais, ses talents d'écrivain. Le peintre, l'intellectuel et l'homme politique prennent, dans ce contexte, une dimension qu'ils n'auraient guère soupçonné. Quant à Francesco Rosi, il retrouve en Carlo Levi, ce qu'il avait rangé dans un coin de son âme : la leçon de Luchino Visconti et celle de Giovanni Verga sur La terra trema (1948), film dont il assura le storyboard et grâce auquel il apprit une part de son métier. Dans cet hymne lyrique, dédié aux travailleurs de la mer, la Sicile n'est plus celle de l'omertà et des clans mafieux, ni celle des latifundia et des palais raffinés que Le Guépard (1963) illustre si bien, mais, à l'inverse, "la décadence et la ruine d'une famille de pauvres pêcheurs de la côte catanaise (Aci Trezza), écrasés par une fatalité inexorable."******* Une Sicile des vinti (vaincus), hommes et femmes qui courbent l'échine, sans pleurs ni reproches. En Carlo Levi, Rosi retrouve une part de ce qu'il sous-entendait, ici ou là, dans le cadre ou la couleur, un cheval ou une montagne, une cathédrale ou une maison. Levi, de son côté, a enfin reconnu en Lucanie, à Gagliano comme à Matera, "un monde archaïque et primitif, contrepoids nécessaire à l'Europe trop humaniste et trop civilisée." Or, cette Europe ne vient-elle pas, précisément, de s'effondrer dans la tourmente effroyable des totalitarismes ? Dans ces régions "sans consolation, ni douceur, où le contadino vit, dans la misère et l'éloignement - là où le Christ n'est jamais descendu -, son existence immobile, sur un sol aride en face de la mort", a quand même l'authenticité d'un monde où l'homme ne se distingue ni de la bête, ni de la terre, ni de l'arbre, ni de la pierre et ni du soleil qui l'ont précédé. Et, dans lequel les valeurs sacrées - amour, labeur et solidarité - ont encore un sens. Rosi s'efforce de traduire, à l'écran, ce message d'une grandeur panthéiste. Christ s'est arrêté à Eboli "est-il son plus beau film, (du moins) si l'on accorde un prix à la compassion, tolstoïenne si l'on veut ?", interroge Floreal Peleato. Il n'y aura, peut-être, jamais "de plus beau film". Simplement, des films justes et profonds. (d 19/11, 17 h 30). Le 4e Festival du cinéma italien de Caluire (Rhône) nous en offre quelques-uns et mérite donc une belle réussite !


S.M.



Programme : Ciao Amore Ciao.

* S. Loren : Ieri, oggi, domani. La mia vita, Milan, Rizzoli, 2014.

** Dictionnaire du cinéma italien, Paris, Nouveau Monde éditions, 2014.

*** D. Risi, interview "Positif", n° 142, septembre 1972.

**** J.-A. Gili, Le cinéma italien, Paris, Éditions de La Martinière, 2011.

***** F. Buache, Le cinéma italien (1945-1979), Lausanne, Éd. L'Âge d'Homme, 1979.

****** J.-M. Laclavetine, préface à Gli anni perduti (1941).

******* D. Fernandez, Le Voyage d'Italie, dictionnaire amoureux, Paris, Éd. Plon, 1997.

******** F. Peleato, Portrait du cinéaste en peintre et médecin, in : "Positif", n° 656, octobre 2015.


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