journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
NOVEMBRE 2017
travail de mémoire
René Vautier : Avoir vingt ans dans les Aurès (II)
par Michel S

Sans doute, le résistant René Vautier a reconnu, en ce pays, un caractère et une dimension rebelles qu'il avait jadis connu en France et qu'il aimait désormais en Algérie. La révolution était son combat, celui d'un peuple ni opprimé, ni oppresseur : un peuple libre. Dans la douleur des appelés du contingent français et dans celle du peuple algérien tout entier, René Vautier y pressentait une promesse, l'aube d'un monde nouveau.

 
"À la loterie des générations, on n'a pas gagné le gros lot." (G. Perrault)

"Notre guerre à nous, c'est une guerre qui pue." (J.-P. Farkas)

"Quant aux jeunes du contingent, dont on parle très peu, ils mettront longtemps à se remettre de cette guerre. Il m'arrive tous les jours d'en rencontrer qui m'avouent avoir gardé un tenace et horrible souvenir de ce qu'on les a contraints de faire." (Général Paris de La Bollardière)


 
1.

Dans ce deuxième volet consacré à René Vautier, l'Algérie est observée de la ligne adverse : celui des incorporés métropolitains appelés à livrer une guerre sans nom contre un peuple. Or, si ce peuple se bat pour arracher une indépendance légitime, qu'en est-il de ces soldats, issus pour l'essentiel de milieux modestes, et donc projetés dans un conflit qui n'est en rien le leur, mais plutôt celui du colonialisme français ? Ces engagés involontaires voire rétifs n'ont-ils pas - en leur âme et conscience - le droit à l'insoumission invoquant, à leur tour, toute faculté à disposer d'eux-mêmes en refusant d'être la chair à canon au service des oppresseurs ? Le film de René Vautier - film-phare, film rare, film précurseur - apparaît en effet comme la première vraie réalisation française sur cette Guerre d'Algérie dissimulée, longtemps durant, sous l'euphémisme officiel et mensonger d'événements d'Algérie. Mais, puisque Avoir vingt ans dans les Aurès décrit l'état d'esprit de ceux qui bataillent, forcés ou non, contre un peuple réclamant sa liberté, il est normal que les phrases de Lénine sonnent, par la grâce d'un récit, de façon plus explicite : "Le prolétariat des nations oppressives ne peut se contenter de phrases rabâchées par tous les pacifistes bourgeois [...] Il doit revendiquer la liberté de séparation politique pour les colonies et les nations opprimées par sa nation. [...], affirmait-il, ajoutant ensuite : "Marx mettait au premier plan, en considérant par-dessus tout les intérêts de la lutte de classe du prolétariat des pays avancés, le principe fondamental de l'internationalisme et du socialisme : un peuple qui en opprime d'autres ne saurait être libre." (in : La Révolution socialiste et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916). L'ex-sergent Favrelière, relatant une expérience autobiographique dont Vautier s'inspire, traduit cette définition idéologique plus prosaïquement et, sans doute, plus rudement : "Si j'étais Algérien, je serais fellagha !", écrit-il. ( in : Le Désert à l'aube, Éditions de Minuit). Parus en octobre 1960, les souvenirs de celui qui fit simultanément acte de désertion et acte de solidarité à l'égard du moudjahid furent aussitôt saisis et leur diffusion prohibée. Ce n'était pas une surprise. Tout écrit ou tout article de nature à questionner les thèses officielles sur la situation algérienne furent, à ce moment-là, objet d'interdiction pure et simple.


2.

Précisons-le, afin d'éviter toute équivoque : le film de René Vautier n'est nullement - y compris au strict plan narratif - l'adaptation du récit de Noël Favrelière. Le titre lui-même l'indique déjà : Avoir vingt ans dans les Aurès place le projet du cinéaste à un autre niveau. Subsistent, dans une moindre mesure, des éléments suggestifs de nature à introduire une histoire ancrée dans une forme située à mi-chemin entre fiction et réalité. L'auteur du Désert à l'aube s'en fit lui-même l'écho dans un entretien au cours duquel il exprimait également sa déception à l'endroit du film. Favrelière rappelait fort justement qu'il avait "déserté en août 1956 et non en 1961, c'est-à-dire à une époque où les gens du FLN étaient considérés comme des hors-la-loi", que "suite à sa désertion", il n'avait pas - ce qui coule de source - "été abattu, même par erreur, par un enfant algérien" et qu'en outre, il n'était pas "un appelé rebelle, mais un sergent de parachutistes rappelé." "Je n'étais guère préparé à déserter. Je l'ai fait parce que je me suis trouvé dans une situation intenable", affirmera-t-il. Quel reproche adressait, en conclusion, Noël Favrelière au cinéaste René Vautier ? Celui de ne pas avoir fait de politique, négligeant d'éclairer les positions respectives : celle de la France colonialiste et celle des combattants indépendantistes.


3.

Or, le cinéaste n'a sûrement pas voulu réaliser un film sur la Guerre d'Algérie, mais plutôt sur un aspect de ce conflit vécu par des soldats français. Recrues engagées dans un conflit qui les dépasse, elles sont entraînées dans des circonstances insoupçonnées. Toute guerre est un engrenage. René Vautier a voulu démontrer que l'individu concret, au-delà de ses propres convictions et de sa sensibilité personnelle, reste prisonnier d'une logique de groupe, des violences inexorables qui s'en suivent et ne peut, à ce titre, en réchapper. Émile Breton notait fort opportunément : "Plus sans doute qu'un film sur la guerre d'Algérie [...] le film de René Vautier peut être tenu pour une étude de l'influence de l'homogénéité du groupe sur des comportements individuels : ici un commando de Bretons pendant la Guerre d'Algérie." (in : Dictionnaire des films, Microcosme/Seuil). Quant au réalisateur, lui-même militant communiste, il constate l'échec relatif d'une stratégie politique suivie par les siens. "Moi, je dis seulement, déclare-t-il plus tard, que l'on a sans doute trop misé sur le sens de classe des jeunes du contingent issu des classes populaires. Je montre comment un lieutenant (Perrin/Philippe Léotard) parvient à retourner comme des crêpes un groupe de fortes têtes qui ne veulent pas faire cette guerre." (in : Écran, n° 5, mai 1972). Un an plus tard, avec R.A.S., traîtreusement distribué en août, Yves Boisset enfonce plus encore le clou. En tout état de cause, l'objectif de tout supérieur militaire, en période de guerre ou pas, est d'obtenir l'obéissance absolue des subalternes, de "casser" toute manifestation de personnalité chez les recrues, a fortiori lorsque celles-ci font preuve d'indiscipline.


4.

Avoir vingt ans dans les Aurès : le titre nous conduit naturellement à nous interroger sur les incidences d'une telle guerre sur des générations à peine sortis de l'adolescence. Ensuite, il nous faudra comprendre pourquoi Vautier choisit prioritairement une région, les Aurès en l'occurrence. Mais, avant toute chose, il nous faut rappeler le mûrissement d'un projet : le cinéaste le porta depuis plus de quinze ans et dut, à cette fin, surmonter de nombreux aléas. À vrai dire, il est également impossible de dissocier le travail effectué durant la guerre aux côtés des combattants de la libération nationale. Ensuite, il importe d'examiner la méthode du réalisateur. Il table prioritairement sur des interprètes non-professionnels constitués souvent d'ex-rappelés. En deuxième lieu, il s'appuie sur des faits réels pour réactiver des scènes que les protagonistes pourraient revivre à la façon d'un psychodrame. De fait, René Vautier n'a pas voulu tricher avec la vérité : 800 heures d'entretiens auprès d'authentiques acteurs du drame ont débouché sur la réexposition d'événements dûment confirmés par cinq personnes minimum. En troisième lieu, le cinéaste a cherché à éviter le spectaculaire et la dramatisation excessive qu'il considérait, à juste titre, comme nuisible à la compréhension exacte du contexte. Toutefois - et, nul doute que certains le lui ont reproché -, le film paraîtra bien peu sévère en regard de la férocité inouïe avec laquelle l'occupant français a traité tout un peuple. Et c'est précisément cette barbarie et ce sadisme incroyables qui ont entraîné ici, comme en d'autres endroits, les traumatismes inguérissables des jeunes soldats. La faiblesse idéologique du film, propre à expliquer la réaction de Favrelière, consiste parfois à borner le discours aux confins purement antimilitaristes. Les illustrations musicales, très pittoresques, renforcent cet aspect. La chanson de Pierre Tisserant (Nous aussi nous marchons) ou celles d'Yves Branellec (Fous pas ton pied dans cette merde) sont certes infiniment sympathiques mais peu propices à éveiller la conscience sur l'essence et la nature des guerres coloniales. Du reste, le premier soldat à s'exprimer dans le film s'écrie : "La quille, bordel !" Comme chacun le sait, il suffit d'être sous les drapeaux, et non obligatoirement en guerre, pour ouïr une telle supplique.


5.

René Vautier a localisé la chronique d'une semaine de la vie d'un commando (le commando des Bretons dirigé par le lieutenant Perrin), à la veille du putsch avorté des généraux (21-25 avril 1961). Comme le note Noël Favrelière plus haut, le fait revêt une certaine importance. Ce choix n'a rien d'anodin. En revanche, on remarquera, tout autant, et, contrairement au film de Boisset cité plus haut ou au récit de Favrelière lui-même, que l'œuvre de Vautier esquive les épisodes cruciaux des départs en train et de l'embarquement des contingents. Le film nous projette directement et abruptement au milieu de l'hostilité sournoise des maquis du Sud algérien. En connaisseur du terrain, le réalisateur d'Algérie en flammes met en relief la spécificité du paysage et sa vocation à créer un sentiment d'instabilité. Au-delà d'une telle sensation, c'est d'emblée la mise en perspective d'un dispositif, concrétisé par un officier (Ph. Léotard) matois et psychologue, qui est au cœur de la démonstration. Celui-ci utilise une argumentation de type paternaliste afin de dévoyer un groupe d'hommes censément rebelles à toute contrainte militaire ("La discipline, j'en ai ma claque ! À vous de jouer..." etc.). On assiste donc, quelques scènes plus loin, au revirement effarant des soldats revêches, désormais échauffés par la disparition d'un des leurs, et s'acharnant, à la suite, sur un jeune paysan algérien (21e à 22e min, photo du haut). Le passage à tabac, extrêment brutal, crée chez le spectateur une réelle consternation. De quoi évoquer les souvenirs du chanteur-parolier Claude Vinci (1932-2012), incorporé dès 1956, porté déserteur ensuite, qui affirmera ainsi : "Tous ces gars qui ont applaudi au retard du train, tous ces instits et ces syndicalistes de la SNCF, sont devenus d'un coup des chiens de guerre. [...] J'étais écœuré, fou de rage." (in : D. Paganelli : Ils avaient vingt ans. Ils ont fait la guerre d'Algérie, Taillandier, 2012). Voilà pourquoi la représentation de l'état d'esprit et du comportement du contingent, avant même son entrée dans la guerre proprement dite, aurait certainement étayé le propos du réalisateur.


6.

Eût-il été possible de participer à une guerre coloniale et de promouvoir en son sein les ferments qui saperont sa légitimation par les classes au pouvoir ? Avoir vingt ans dans les Aurès en expose la difficulté. L'exemple portugais en Angola ou au Mozambique montre, une fois encore, la nécessité de ne rien systématiser. Il eût fallu cependant pointer sans complaisance les stratégies politiques des formations de gauche. Parvenu au pouvoir, grâce au Front républicain, le socialiste Guy Mollet, alors Président du Conseil, déclare que la "France doit rester en Algérie et qu'elle y restera." (6/02/1956). Puis, le 16 mars suivant, il fait adopter par l'Assemblée Nationale les pouvoirs spéciaux. "Le gouvernement, dit le texte voté par le Parlement, disposera en Algérie des pouvoirs les plus étendus pour prendre toutes les mesures les plus exceptionnelles. Commandées par les circonstances, en vue du rétablissement de l'ordre, de la protection des personnes et des biens de la sauvegarde du territoire." En clair, l'Algérie c'est la France, fermez le ban ! Cela n'empêchera pas les 146 députés du PCF, seule formation politique affichant un anticolonialisme traditionnel, de soutenir le gouvernement de Guy Mollet¹. Soucieux de ménager ses alliances et de préserver sa légalité, le PCF adopte et ce, depuis le déclenchement de l'insurrection algérienne en novembre 1954, une ligne politique qui désoriente ses militants et les plonge dans un certain désarroi. Ainsi, les jeunes communistes de base iront aussi rejoindre, envers et contre leurs propres aspirations, les régiments qui iront réprimer une révolution nationale justifiée par 132 années d'oppression coloniale. Globalement, il est alors décidé d'envoyer le contingent en Algérie et de rappeler 200 000 jeunes des classes 1951 à 1954. Le 11 avril, le service militaire est porté à 27 mois. Le journaliste Jean-Pierre Farkas, adhérent communiste jusqu'en 1956, déclare, entre autres exemples, que l'année en cours est pour lui une année terrible : d'abord, parce qu'en février, le PCF vote les pleins pouvoirs à Guy Mollet ; ensuite, parce qu'en octobre, les chars soviétiques écrasent l'insurrection populaire en Hongrie, pays dont il est originaire. "À cette époque, je suis écœuré, déboussolé. Je m'éloigne du PCF et, en 1958, je suis déjà repéré comme un activiste de gauche", confie-t-il. (in : D. Paganelli : op. cité).


7.

Aussi limitée qu'elle fût, l'insoumission n'était pas rare. Avoir vingt ans dans les Aurès, tout comme R.A.S. de Boisset, nous en livre un échantillon. Face à une situation extrême, celle liée au non-respect des règles élémentaires d'humanité, le soldat ou l'officier de réserve scrupuleux devra forcément éprouver un terrible examen de conscience. Ici, Noël (Alexandre Arcady), celui que son supérieur accuse d'être Ponce Pilate, finit par déserter, fusil-mitrailleur au bras, et par sauver, du même coup, un combattant algérien (64e min.) René Vautier a choisi, quant à lui, de se démarquer des écrits du sergent Favrelière. L'insoumis est abattu, par erreur, par l'enfant des Aurès avec lequel il venait de sympathiser. Au-delà de l'expression d'absurdité inhérente à toute guerre, l'option du cinéaste offre cet avantage de dénoncer l'abject mensonge du briefing militaire : Noël aura quand même droit aux honneurs et à l'éloge colonialiste, alors qu'il est mort pour avoir exprimé son refus d'une guerre injuste. Plus encore, le cinéaste fait voler en éclats la vision purement théorique du discours communiste. Du reste, beaucoup d'insoumis seront eux-mêmes des militants communistes ! Quoi qu'il en soit, le PCF, pris dans les mailles de sa propre stratégie politique, n'apportera - du moins officiellement - aucun soutien aux actes d'insoumission. À gauche, fort heureusement, l'appui ne manquera pas. En septembre 1960, la déclaration "des 121" (Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la Guerre d'Algérie) en constitue un des reflets les plus visibles, mais elle ne saurait se résumer à cet appel public. Dans celui-ci, il y est par ailleurs écrit : "De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés, condamnés, pour s'être refusés à participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux combattants algériens. [...] Protestation d'hommes atteints dans leur honneur et dans la juste idée qu'ils se font de la vérité, elle a une signification qui dépasse les circonstances dans lesquelles elle s'est affirmée et qu'il importe de ressaisir, quelle que soit l'issue des événements." (in : H. Hamon/P. Rotman : Les porteurs de valise, Document III, p. 393, Points/Seuil, 1982). En réalité, l'armée française - soldats du contingent compris - aura commis, en Algérie, massacres, exactions, incendies de douars, viols et pillages et pratiqué la torture pour extorquer des aveux. Toutes cruautés innommables que nulle Histoire officielle ne pourra enfouir. "C'est nous qui semons la graine de fellaghas !", s'exclame un des protagonistes du film. Il est, par conséquent, normal que "tous ces jeunes hommes qui prirent leur élan pour la vie soient stoppés net." Tous seront "marqués d'une empreinte commune qui, aujourd'hui encore, estompe leur différence; (empreinte) qu'a laissée la guerre d'Algérie, comme un point d'arrêt à la naïveté de leur jeunesse." (D. Paganelli, op. cité). René Vautier tente d'en saisir des fragments significatifs au moyen de témoignages individualisés, indissolublement chevillés dans le récit d'un groupe - chacun des interprètes revivant "sa" propre histoire -, et suivant un ordre chronologique dont il dérange la linéarité afin d'interpeller et de susciter la réflexion indispensable du spectateur.


8.

Avoir vingt ans dans les Aurès, on l'a déjà noté, est historiquement situé en 1961. Or, depuis l'arrivée du général De Gaulle au pouvoir (juin 1958), le problème algérien va désormais occuper prioritairement l'actualité politique française. Autant chez les partisans convaincus de l'Algérie française, ceux qui ont porté l'homme du 18 juin au pouvoir, que chez ceux qui prônent la réforme et éventuellement la négociation, De Gaulle paraît être l'homme de la situation. Là, réside l'ambiguïté. Aujourd'hui encore, les historiens et les politologues s'interrogent : entre machiavélisme et pragmatisme, le général aurait habilement conduit sa barque et dissimulé ses cartes lorsqu'il le fallait. Cependant, dès 1957, c'est-à-dire avant qu'il n'accède au pouvoir, De Gaulle avait prévenu son entourage le plus sûr : "Il n'y a qu'une solution : l'indépendance, affirmait-il, puis il ajoutait, "je le ferai savoir au moment opportun." (in : B. Stora : La Gangrène et l'oubli, La Découverte, 1991). La question est donc la suivante : selon quelles modalités et suivant quel rapport de forces, De Gaulle comptait-il annoncer la fin des hostilités en Algérie et l'indépendance des populations concernées ? Dès le 16 septembre 1959, le tournant décisif semble néanmoins pris. "Compte tenu de toutes les données [...] je considère comme nécessaire que le recours à l'autodétermination soit dès aujourd'hui proclamé. Au nom de la France et de la République, je m'engage à demander, d'une part, aux Algériens, dans leurs douze départements, ce qu'ils veulent être en définitive, et, d'autre part, à tous les Français d'entériner ce choix", déclare-t-il. Les fanatiques de l'Algérie de papa savent désormais à quoi s'en tenir. Un an plus tard, le général est encore plus explicite : "Il est tout à fait naturel que l'on ressente la nostalgie de ce qui était l'Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voiles, le charme du temps des équipages. Mais quoi ! Il n'y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités." (Conférence de presse du 14/06/1960). Le processus de décolonisation française a d'ailleurs commencé : en 1956, le Maroc et la Tunisie sont indépendants et, entre 1959 et 1960, les pays d'Afrique noire accèdent, à leur tour, à une émancipation progressive. L'heure des révisions déchirantes a, en effet, sonné, et la fraction de la bourgeoisie la plus éclairée l'a très bien compris. En revanche, les colons et les officiers ultra fulminent ; ceux-ci "clament que, en 1960, suite aux opérations "Jumelles" menées par le général Challe, il n'existe plus de maquis organisés sur le sol algérien." (in : B. Stora, op. cité). Selon eux, la victoire sur l'insurrection est complète ("La victoire de la France en Algérie est totale !" hurle à la radio un de leur porte-parole dans le film). Ils ne veulent pas qu'on les prive de ce soi-disant triomphe. D'où la pitoyable tentative de Coup d'État d'avril 1961. Comment est-elle reçue chez les appelés du contingent ? Avoir vingt ans dans les Aurès relate l'état d'esprit et les comportements des jeunes soldats au moment de cette épreuve.


9.

Le talon d'Achille de la politique française en Algérie, c'est précisément l'investissement massif et exorbitant - en munitions, en matériels et surtout en hommes - dans un conflit militaire interminable et dont la conclusion ne garantit en rien le maintien des départements algériens dans le giron tricolore. Au bout de six années de guerre, les familles de l'hexagone sont durement affectées par la séparation, le handicap et la mort de leurs enfants. D'un autre côté, l'économie et le budget national sont exsangues. Le slogan de Paix en Algérie propagé par les organisations communistes et progressistes reçoit, de plus en plus, leur approbation. Sur le terrain de la guerre (le merdier, comme le nomme certains soldats), les jeunes recrues militaires en ont ras-le-bol : tout ce qu'elles ont vu ici et tout ce qu'on leur a demandé d'accomplir, au nom de la France, est de trop. "La quille, bordel !" C'est ce qu'on entend constamment dans leurs bouches et c'est aussi ce que crient à tue-tête les protagonistes d'Avoir vingt ans dans les Aurès. La quille ou les généraux ? Les soldats n'hésitent pas une seconde, même si, à une exception près, tous ne saisissent guère ce qui se trame à Alger. Par mesure de précaution, on ligote le lieutenant, suspecté de sympathie à l'égard des séditieux. Suivent des scènes d'enthousiasme récréatif et irrévérencieux, moment de divertissement dans un contexte plutôt sombre. En l'espace de quinze minutes, Avoir vingt ans dans les Aurès brosse un tableau évocateur des Bretons du lieutenant Perrin tandis qu'on entend un transistor égrener le fameux discours du Général ("Un quarteron de généraux en retraite... "etc.).


10.

Avoir vingt ans dans les Aurès projette donc un microcosme de la guerre d'Algérie dans le cadre géographique de l'Aurès - c'est ainsi qu'il faudrait plus justement nommer cette région, dont l'origine provient du berbère awras signifiant fauve. L'Adrar n'Awras (montagne fauve) fut jadis peuplé de fauves. On peut aussi expliquer cette appellation par la couleur dominante du massif : jaune fauve. Le film offre, de ce point de vue, un regard attentif sur le milieu naturel, la topographie des lieux, l'habitat et les usages vestimentaires d'un peuple. Toutefois, René Vautier observe le paysage et leurs natifs - femmes esseulées et enfants que la guerre a rendu orphelins - avec la distance et la pudeur requises. Sinon, et, à l'opposé de la philosophie du réalisateur, cela reviendrait à styliser les rigueurs et les conséquences brutales de la guerre. Ici, les images sont issues de travaux antérieurs, symptomatiques de l'engagement du cinéaste aux côtés des militants algériens. En parallèle, y sont, à nouveau, incriminés les déportations de populations et les massacres de villageois soupçonnés de sympathie nationaliste. Le cinéaste n'a pas cru moral d'insérer force alibis ethnologiques : les rares dialogues, en langue locale, sont en arabe dialectal et non dans l'idiome berbère pratiqué ici ; le chant - magnifique - de Taos Amrouche n'appartient pas au legs chaouia..., etc. On remarquera seulement la mise en relief, dépouillée d'esbroufe, d'inscriptions capsiennes dans la grotte où se réfugient les soldats du lieutenant Perrin. On appréciera enfin le souci du réalisateur d'estimer, à sa juste ampleur, l'étendue d'un territoire dont les confins ne sont pas toujours clairement définis. De l'aridité rocailleuse du massif - magnifique travelling en plongée sur les montagnes - au Sahara désertique, vers la Tunisie adjacente que nos deux fuyards - Noël et Youssef (Hamid Djelouli) - cherchent à franchir, où donc s'achève l'Aurès ? Subséquemment, c'est l'Aurès, comme entité politique corrélativement concrète et symbolique, qui prime. René Vautier le rappelle sans insistance démonstrative. Ces contrées, rugueuses en hiver et arides en été, ont toujours été terres de frondes et d'insurrections. Sur celles-ci, se lit, en sillons fiers et glorieux, l'histoire des résistances à l'occupant. Procope le Byzantin décrivait naguère le soulèvement des Maures contre les Vandales. Tacfarinas, l'ancien soldat romain se souleva, au Ie siècle de notre ère, contre Tibère et l'Empire. Les ancêtres Chaouias s'insurgèrent, guidés par le noble Koceila et, à sa suite, l'inflexible Kahena, tuée au combat, au moment de l'expansion musulmane, à Bir el- Ater, non loin de Tébessa. Vandales, Byzantins, Romains, Arabes et, maintenant Français, tous ont peiné et piétiné en Aurès. La geste héroïque ne s'est jamais éteinte ici. Sans doute, le résistant René Vautier a reconnu, en ce pays, un caractère et une dimension rebelles qu'il avait jadis connu en France et qu'il aimait désormais en Algérie. La révolution était son combat, celui d'un peuple ni opprimé, ni oppresseur : un peuple libre. Dans la douleur des appelés du contingent français et dans celle du peuple algérien tout entier, René Vautier y pressentait une promesse, l'aube d'un monde nouveau.


Le 31/10/2017.

S.M.


1. Les Temps Modernes, revue fondée en 1945 par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, écriront ceci : "La gauche, pour une fois unanime, a voté les "pouvoirs spéciaux", ces pouvoirs parfaitement inutiles pour la négociation mais indispensables pour la poursuite et l'aggravation de la guerre." (mars 1956).



Avoir vingt ans dans les Aurès. France. 1972. 102 minutes. Réalisation et scénario : René Vautier. Assistants : D. Epstein, E. Lambert. Scripte : N. Le Garrec. Photographie : P. Clément, D. Turban. Son : CERESI, A. Bonfanti. Musique : Y. Branellec. Montage : S. Nedjma Scialom. Dir. de production : Y. Benier. Production : UPCB. Interprétation : Alexandre Arcady, Philippe Léotard, Hamid Djelouli, Jacques Cancelier, Jean-Michel Ribes, Alain Scoff, Michel Elias, Jean-Jacques Moreau. Sortie en France : 12/05/1972. Grand Prix de la critique au Festival de Cannes 1972.

La Guerre d'Algérie au cinéma

"[...] René Vautier n'est pas un esthète : il n'a pas cherché la perfection de l'œuvre d'art mais l'impact de la vérité et de la réflexion sur un phénomène humain essentiel qui met en question la morale même de notre civilisation", écrivait Michel Capdenac dans Les Lettres françaises (24/05/1972). Le message était assurément universel et interrogeait toutes les guerres conduites au nom d'intérêts supérieurs. Le cinéaste était surtout convaincu que son film ouvrirait la voie à d'autres témoignages et à d'autres approches sur la Guerre d'Algérie. Avoir vingt ans dans les Aurès n'était et ne pouvait se contenter d'être LE film sur les appelés d'Algérie. La réflexion et le travail sur la mémoire devaient se poursuivre. Qu'en est-il à présent ? Si, en effet, les récits, les essais et les travaux historiques se multiplient régulièrement depuis les années 1990, le cinéma demeure toujours un parent pauvre. On en devine les raisons. Pourtant, nous ne sommes plus à l'époque où le réalisateur Philippe de Broca, autrefois reporter au Service des armées, déclarait : "Si je filmais des soldats français commettant des actes de violence, l'officier censurait immédiatement ces séquences. Alors, petit à petit, je ne les filmais plus." Reste pourtant le magnifique documentaire au long cours (4 h) de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, La Guerre sans nom (1992) spécifiquement axé sur le drame des appelés, et qu'il faut absolument connaître.

 


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