journal des communistes de la Croix-Rousse depuis 1983
JUILLET 2017
polyculture
Lumineuse Jeanne !
par Michel S

Mais, comment oublier aussi Catherine, cette femme vive et gaie, dont s'éprennent deux amis inséparables, dans le Jules et Jim (1962) de François Truffaut ? Un personnage qui lui va comme un gant et que Jim (Henri Serre) définit ainsi : "Une apparition pour tous, pas une femme pour soi tout seul."

Ce texte a été écrit à la suite de la parution de l'ouvrage : "Jeanne Moreau, destin d'actrice" aux Editions Carpentier en mai 2016. Les auteurs étaient Stéphane Loisy et Jean-Luc Béjo.



"Je peux tout me permettre parce qu'à ma façon je suis une marginale, une marginale qui n'a jamais rien fait négligemment." (Jeanne Moreau)

"Sa grandeur réside évidemment dans le fait qu'en l'espace de quelques secondes son visage est capable d'exprimer des changements d'humeur infinis." (Louis Malle).

"C'est curieux que les gens refusent de se considérer comme des personnalités renouvelables à l'infini. L'âme ressemble à un vaste pays inexploré, vous ne trouvez pas ?" (Jeanne Moreau).

"Moreau vous hante, elle a le don de l'intensité. Quand on a vu son visage, on ne peut plus l'oublier." (Joseph Losey).

Beaucoup de gens tombent amoureux d'elle. Je l'ai fait. Elle vous rend votre amour, mais seulement jusqu'à la fin du film. Elle est tout le temps à la recherche de l'amour, et elle laisse ses victimes au bord de la route." (M. Mastroianni parlant de Jeanne, à la suite du tournage de La notte).

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Très tôt, Jeanne voulut être comédienne. Lorsqu'elle en fit part à son père, celui-ci la gifla et lui asséna qu'une actrice était une putain. Il ne voyait l'avenir de sa fille qu'au comptoir d'un restaurant. Point à la ligne. Jeanne n'en fit heureusement qu'à sa tête et entra bientôt au Conservatoire d'art dramatique. Là, elle fit la connaissance de Jean-Louis Richard qui devint, plus tard, son époux. Ses collègues "sentaient l'énergie fondamentale de cette fille libre et solide, qui dissimulait visiblement une force étonnante sous une certaine douceur. Je n'ai pas douté un instant de son avenir d'actrice", dira ce dernier. Et, en effet, Jeanne fit au théâtre des prodiges. En 1947, Jean Vilar la remarque. L'actrice fait alors une découverte qui la marquera fondamentalement. Soucieuse de liberté et d'expériences nouvelles, Jeanne s'émancipe pourtant, au bout de quelques années, de la Comédie-française. "Surtout, l'organisation indispensable pour faire fonctionner une troupe ne m'a jamais convenu. C'est la mort de l'enthousiasme, et sans enthousiasme je suis en état permanent de révolte intérieure", déclare Jeanne. Décidément, on pressent là une disposition en symbiose avec les exigences artistiques de son temps.

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De formation classique, Jeanne Moreau affiche cependant un talent et une sensibilité qui n'exposent rien de traditionnel. Fin 1948, le cinéma lui offre enfin un rôle. D'autres prestations suivront mais Jeanne, malgré l'intensité de ses apparitions, n'est pas totalement en phase avec un cinéma hexagonal entaché de conformisme. Rares sont les réalisations dignes d'intérêt : Julietta (1953) de Marc Allégret ou Touchez pas au grisbi (1954) en font partie. A vrai dire, c'est la rencontre avec un jeune cinéaste, Louis Malle, qui placera l'actrice dans sa réelle dimension : comme Brigitte Bardot chez Roger Vadim, mais, sans doute, avec plus de profondeur encore, Jeanne incarnera la femme de son temps. Le cinéma français est désormais, sur ce terrain-là, et, sous la pression des Jeunes-Turcs des Cahiers du cinéma, en passe de combler son retard avec les nouvelles générations. Ascenseur pour l'échafaud (1958) est toutefois un thriller sans grande innovation : ce qui surprend surtout c'est le traitement visuel, la musique - celle de Miles Davis - et le personnage féminin créée par Jeanne. L'actrice fascine : elle exprime avec un naturel confondant des états d'âme contradictoires. Son sourire est le plus miraculeux qui soit et ses pleurs, mêlés à la pluie qui mouille le pavé parisien, sont d'une touchante vérité. C'est Jeanne qui rit, Jeanne qui pleure... et, toutefois, qui pourrait arguer qu'il s'agisse d'un jeu sans nuances ? Autant Louis Malle que Jeanne Moreau font révolution dans le paysage du cinéma français. Comme si l'infinie délicatesse des émotions, l'apparente fragilité des coeurs et la secrète rébellion de deux artistes devaient immanquablement se retrouver à l'intersection névralgique de deux carrières. De ce coup de foudre, Les Amants, dix mois plus tard, en est le plus beau reflet. Louise de Vilmorin, l'auteure de Madame de, adapté au cinéma par Max Ophuls, en est aussi la récipiendaire distinguée. L'oeuvre provoquera le scandale et dès lors, que ce soit pour Louis comme pour Jeanne, celui-ci ne cessera plus. Qu'une femme choisisse de vivre avec un homme, au seul motif qu'elle découvre l'amour et le plaisir dans ses bras, relève, à cet instant-là, d'une amoralité intolérable. Que ce soit dans le film ou hors du film, l'incompréhension est totale : l'anathème est jeté sur les amants. Ce fait n'a absolument rien de nouveau, ce qui l'est, par contre, c'est la description libre et sans complexes du phénomène amoureux, que l'on pourrait qualifier d'érotisme si ce terme n'avait perdu, au gré des censures et des interdits hypocrites, son sens original. Henry Chapier écrira d'ailleurs : "Dans Les Amants, il n'y a pas à vrai dire d'érotisme, parce que l'érotisme est une frustration. Or, Louis Malle ne dérobe jamais Jeanne Moreau à nos regards. Sa nudité est aussi belle, aussi âpre, aussi entière que son élégance. Il n'y a là rien qui flatte une sensualité de mauvais aloi : seul le sens esthétique est satisfait. De sorte qu'on peut reprendre l'adage platonicien qui veut que tout ce qui est beau soit forcément moral." (in : Louis Malle, Cinéma d'aujourd'hui, Editions Seghers, 1964). Stéphane Loisy et Jean-Luc Béjo affirment, quant à eux, que la carrière internationale de Jeanne est bel et bien lancée à partir de ce film tout autant qu'une réputation d'actrice sulfureuse. La comédienne s'en défend : "J'aurais refusé de le faire si j'avais pensé que ce serait présenté sous un jour salace. Je ne me considère pas comme une actrice sexy. L'expression physique n'est pas destinée à être sexy." (S. Loisy/J.-L. Béjo : Jeanne Moreau. Destin d'actrice. Editions Carpentier, 2016).

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C'est, plus exactement, l'actrice qui est désormais reconnue. Jeanne Moreau devient source d'intérêt pour des cinéastes qui cherchent à explorer, sans a priori, les caractères féminins en leur attribuant, par la même occasion, une plus grande importance. Au cours des années 60, l'actrice va donc faire des rencontres majeures et tourner dans des films décisifs. Nous avons donc limité ce panorama aux films en noir et blanc. Aussi, parce que Jeanne, sans modifier son profil de femme libre, aura alterné avec brio des incarnations en noir et blanc. Elle est Juliette de Merteuil, la courtisane cynique des Liaisons dangereuses 1960 selon Roger Vadim ou celle, moderne et plus ambiguë, de Joseph Losey dans Eva (1962). Un an auparavant, elle campait Lidia, l'épouse lucide et bouleversée d'un écrivain (Marcello Mastroianni) dans La notte de Michelangelo Antonioni. Mais, comment oublier aussi Catherine, cette femme vive et gaie, dont s'éprennent deux amis inséparables, dans le Jules et Jim (1962) de François Truffaut ? Un personnage qui lui va comme un gant et que Jim (Henri Serre) définit ainsi : "Une apparition pour tous, pas une femme pour soi tout seul."

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Nous pourrions conclure de cette façon, nous serions proches d'une forme de vérité à propos de Jeanne. L'actrice est bien vivante heureusement et, sans doute, a-t-elle encore quelque projet. Si les sixties ont été sa grande période, on aurait tort de sous-estimer les expériences ultérieures, celles faites auprès de réalisateurs comme Philippe De Broca, Bertrand Blier, Théo Angelopoulos, Amos Gitaï, Josée Dayan et Marguerite Duras notamment. J'aurais aimé souligné que Jeanne Moreau a également écrit des chansons qu'elle interprète. C'est un aspect non négligeable de cette artiste qui refuse l'immobilisme et qui considère que l'âge - elle a, aujourd'hui, 88 ans - "est un chiffre, rien de plus. L'âge n'a pas d'importance, c'est la force vitale qui compte", dit-elle. Cette force vitale n'a effectivement pas d'âge. On peut la conserver jusqu'à son dernier soupir ou la perdre très tôt.

Lyon, le 22 juillet 2016.

S.M.

* Avec Serge Rezvani
** Avec Miles Davis
*** Avec François Truffaut
**** Avec Louis Malle


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